Voyage dans le cul d'un zèbre

21-07-2026

« La pertinence de la révélation tient dans l'immanence de son absence et non dans la transcendance de sa manifestation. »

Mes pensées vagues divaguent en vagues sur le rivage de ma conscience, plage de galets mêlés de cristaux de sel, fruits de l'ennui et des latences de mon esprit. Ils roulent les uns sur les autres dans une danse lancinante, effaçant toutes aspérités de leur derme, devenir lisse de petits cailloux polis, innombrables fragments d'un colosse pétri par la mer. Et la mer en retour pénètre les mille interstices de ce corps, corps-colonie composé d'innombrables petites singularités, toutes uniques, toutes pareilles. Mais dans leur masse d'ensemble, les galets ne sont que bruit au rythme des vagues, bruit si reconnaissable, indéfinissable, chant grégorien balbutié par une chorale de muets claquant des dents. Ou juste la respiration de la mer. Une mouette crie en épiphénomène grinçant de la symphonie immuable de la rive et de l'étendue. Et puis, cette falaise qui me pète les yeux de sa blancheur de vierge. Immense verticalité de craie abîmée par la mer, bouffée par les vagues qui la vomissent de retour en petits os ronds. Les flots digèrent la côte pour engendrer un orchestre de cuivres tordus, de violons cassés et de tambours percés. Cette muraille arrogante, ignorante de sa fragilité dans le temps, s'effondrera pourtant sous les coups des baisers ardents et humides, chaque jour répété, de son amante implacable, fille de l'abîme. 

Dans un fracas suspendu par le silence...

Et cette putain de mouette jouant avec les rayons du soleil, qui chie et crie sur les galets ! KrIIIIIIIIII ! KrIIIIIIIIII ! KrIIIIIIIIII ! Je ne sais si cela tient du ricanement ou du déchirement. Elle chie dans le vent et crie dans le vide, animal démoniaque ! Blancheur d'ange. Bouffeuse d'enfants ! KrIIIIIIIIII ! KrIIIIIIIIII ! Cris d'un nouveau-né par un bec déchiqueté … Brutalité du réel … Mais non, c'est une poupée de chiffon et les cris sont ceux de l'oiseau. L'inconscience rectifie les faits en visions digestes. Cela nous permet de tenir face à un corps sans vie rejeté par les flots sur la plage, déjection certaine d'un bateau de migrants mis à mal par mal de terre. Tenir face à la mort de l'autre … ou non … juste un sac plastique et un vieux pull entremêlés, cadavres échoués d'une surconsommation. 

*

Et cette lumière qui m'aveugle ! Quelle lumière ! La réflectivité du soleil cache soigneusement sa part d'ombre pour épuiser le regard. Ma conscience divague. Conscience, lumière, soleil : brouillard éclatant de mon esprit, forme dansante déguisée en lion vert dévorant l'astre du jour. L'angoisse existentielle monte lentement en serpent sinueux sur la verticalité de mon âme : Ma conscience ? Quelle conscience ? Immanence émergeant de mes propres profondeurs ? Transcendance clarifiant le monde ? Outil ou moteur de ma définition ? De ma différenciation ? Essence de l'individu ? Perfection de l'individuation ? Ma raison ? La Connaissance ? - Tourbillon fractal des représentations du moi, du soi... Sois-moi ! Autant de peaux de serpent ! La nausée est un rappel salvateur de la corporalité, l'inconscient réaffirmant sa condition de matière. Réaction de l'Emo face à l'infinité de l'abstraction. Garder pied ; Conscience : Latin : Conscientia, composé de cum (« avec ») et scientia (« savoir », issu de scire) : « savoir avec soi-même ». Savoir-avec-soi-même ?! Comme si cela allait de soi ! Bigre de bougre, la conscience ne tente-t-elle pas continuellement d'échapper au champ indifférencié de la Nature ? N'est-ce point une simple singularité du Néant !?  « Être-au-vide » . Et voilà le problème ! Nature – Néant, Néant – Nature. Le néant de la Nature, la nature du Néant. Et que sais-je encore ? Et pourtant ! L'un porte en germe l'autre et l'autre le lui rend bien ! Le ciel se reflète dans les mille facettes que sont les vagues tout autant qu'il les façonne. Par son souffle il leur donne vie. Et les vagues pleines d'ardeur deviennent manifestation de la mer. Deux infinis se répondent. Et les vagues bouffent la côte … Le Néant, champ de toutes potentialités, se déverse dans la plaine du Réel dans le même fracas que la falaise qui s'écroule ! Effondrement de tous les possibles en une causalité implacable. Le présent précipite les potentiels en nécessité matérielle. La Nature est une coagulation du vide. La Nature produit des galets. Et puis quoi !? Est-ce là, Réalité ? Ou apparence du réel ? Dieu ?! Ou simple processus global d'une complexité infinie ? Les religions ne répondent jamais à cette question ! La science essaye. Mais ce dont je suis sûr c'est qu'il n'y a pas de choses dans la Nature, … pas de catégories, pas d'arbres, de rivières, de pierres, de montagnes ou de vallées, tout cela ne sont que des mots ! … Vanités ! Dans la Nature, il n'y a qu' « être-au-réel » dans un processus indifférencié. Pas de temps ! Seul un Présent immuable ! Il n'y a pas de limites claires entre la terre et la mer. La rive est toujours plus complexe à mesure que l'on s'en approche. La rugosité de la côte est infinie dans la variance d'échelle de sa perfection. Fractale sise entre liquide et solide, état fractionnaire entre deux plénitudes. On passe de l'un à l'autre qu'en en enjambant l'incertitude.

Et ma conscience là-dedans ? Frêle esquif, artefact, coque de noix ? Est-elle le sommet d'un quelconque processus d'émancipation, telle l'arche d'un Noé échoué entre crainte et espoir? Ou une simple bulle translucide surnageant les crêtes et dont la légère pesanteur seule l’empêche à peine de crever? Et si, tout au contraire, n'avait-t-elle rien de naturel? Vous, docteurs en biologie, en physiologie, en neurologie, l'avez-vous donc trouvée dans les méandres des synapses de ma glande interoriculaire ? Dites-le-moi ! Non, rien … Bernique ! Schnoll ! Attendez ! Si ! Elle existe, l'évidence me le rappelle à chaque instant ! Peut-être mon délire émane-t-il de la confusion entre conscience et Être. Et cette lumière qui me pique les yeux plus terriblement que le sel. Je dois la saisir, me définir pour la comprendre. 

Renversons ! « Je » relève-t-il du Monde ? Cette construction imaginaire bâtie par les êtres humains pour échapper à leur condition originelle de bêtes ? Oui c'est ça : Conscience = « Être-au-Monde » ! Une simple contingence culturelle, voilà ! D'ailleurs le Monde, c'est de la culture, pas du réel. Ma conscience n'est qu'aptitude à la réflexivité ! Appréhender le réel par la construction fantasque qu'est le Monde. S'extraire de l'existence pour l'appréhender. On ne voit la côte que l'esprit hors des flots. Construire le monde pour me faire une vague idée de la réalité. Mais ? Et la préhension quantique de l'esprit alors ? Balivernes ! Charlatans ! Faux prophètes ! Pourtant le champ des potentiels s'effondre en réalité quand on l'observe. Ah ! Maudit miroir de moi-même ! Monstre déformé ! Je ne veux pas vivre dans un rêve éveillé, ce n'est pas raisonnable ! Si nous sommes nos propres ombres, pauvres hères que nous sommes, coincés dans quelque grotte d'une platonicité humide, alors, je ne suis que psychose collective, image de soi-même. Reflet ! Reflet, reflet vague des vagues. Nausée du bateau sur la mer. Garder pied pour que la tête reste hors de l'eau. 

*

Les animaux, eux, sont ! Pas de processus réflexif, pas de pensées, pas de langage, pas d'abstraction ! Ils sont ! Ils sont dans le réel, sans se poser de questions, sans se demander où ils vont, où ils iront, d'où ils viennent. Les animaux ne pratiquent pas la métaphysique ! Ils bouffent, ils chient, ils attendent. Ils attendent le soubresaut du vivant qui leur sera fatal ou salutaire. Rien à voir avec ce processus journalier du questionnement propre au singe humain : Où vais-je ? D'où viens-je ? Dans quelle étagère ? Où sont mes clés ? M'aime-t-elle ? Suis-je moi ? 

Les animaux, eux, sont en prise directe avec le réel. Ils sont aux prémisses de l'individuation. Déjà sensibles, non encore pensants : Miséricorde de la Nature. Quel pied ! Vacances éternelles ! Le lion, du haut de son perchoir rocheux, ne regarde pas le paysage ; Il est le paysage ! C'est son territoire, l'étendue de sa corporalité. Il ne voit pas, il ressent par la vue ! Parfaite haptique inversée ! Sublime ! La gazelle au loin n'a pas besoin de le voir. Elle aussi ne fait qu'un avec le paysage. Elle ressent la présence du fauve au loin. Mais il est loin et elle court vite. Le danger n'est pas immédiat, elle peut somnoler en relative vigilance. Le prédateur et la proie sont les organes d'un même corps.

Les animaux ne s’embarrassent pas de temporalité, ils n'ont besoin ni de futur, ni de passé. Ils ont l'acquis et l'intuition, c'est bien assez. Cela leur permet de se mouvoir à l'instinct. Pas de dilemmes engendrés par une pluralité des décisions possibles. C'est Buridan qui est un âne. Pas son âne ! Car les animaux, eux, savent où ils vont. Ils n'ont même pas besoin de le savoir. Ils vont ! Le savoir, c'est la pomme-poison que de petits primates nus n'ont jamais digérée. Qu'ils soient chrétiens orthodoxes ou hérétiques ophites cela revient au même, leur cerveau en est encore embrumé par les gaz de sa digestion. Ils pensent y avoir gagné des ailes mais au fond ils y ont surtout perdu deux pattes. Cela les rend chancelants, peu stables et geignards : mal de dos et douleurs crâniennes en héritage de l'évolution. Oui mais, ils ont un gros cerveau perché tout là haut qui chie de l'abstraction en tour de Babel. Cette énorme tête pleine de projections futures émerge au monde en peignant sa nativité dans les douleurs atroces d'un bain de sang. Et sa première manifestation est un putain de cri de mouette déchirant le ciel ! Cette grosse glande, cause de tant de souffrances, ne les rend pourtant pas moins cons mais certainement plus dangereux. Car les voilà qui s'inventent en animal total. Totem ! Ouh ! Ouh ! Ouh ! Ces singes singent l'animal, transformant la Nature en imaginaire. Et cela recouvre tout. Ouh ! Ouh ! Ouh ! Le feu devient Soleil et leurs corps dansent comme des planètes. Ouh ! Ouh ! Le ciel entier leur appartient. Et le ciel recouvre la terre. Le feu pivot-du-monde engendre des milliers d'étoiles qui crépitent en paroles d'ancêtres. Et les ancêtres racontent. Ouh ! Ouh ! Ils dansent pour simuler les conditions de l'Origine, le temps où ils n'étaient encore que des bêtes. Et ces bipèdes imberbes dansent encore et encore, créant toujours plus de nouvelles abstractions ; temps, marchés, sociétés, croyances, pays... Ils dansent ! Ils dansent et s'inventent de nouveaux corps hors de leur corps, hors du réel ; ethnies, armées, races, nations, groupes, tribus, familles, familles décomposées, élargies, éclatées, recomposées … C'est Noël ! Petit à petit le Monde recouvre l'entièreté du Réel. Et l'amour devient danger mettant en péril la construction de l'individualité. Amour : être l'un à l'autre, l'un dans l'autre, l'un par l'autre … C'est du gratuit, du partagé. Alors il faut le conditionner, le contrôler, le justifier. Un produit à consommer. L'individualité exacerbée dans un monde-supermarché ne perçoit plus l'amour qu'à travers les filtres de sa marchandisation. Le capital fabrique l'illusion de l'offre et de la demande, détruisant la balance entre les êtres car le profit ne se construit que dans la permanence d'un état de crise. Créer le manque. Infinité de l'offre engendre insatiabilité de l'être. L'Être toujours plus vide de ne pas pouvoir contenir tout ce qui s'offre à lui. La dépression est un système organisé de la dépendance à l'enchère extérieure. L'hyper individu dans sa peur panique de la solitude est de plus en plus seul. Tellement vide qu'il se goinfre. Être devient « acheter ». Le désir devient « consommez ! ». L'individu rejette l'amour pour se jeter sur ses articles promotionnels : « Voilà un mug avec un cœur, il te servira à cacher l'angoisse du matin née de la perspective d'une journée de vide organisé ! ». 

Les animaux, eux, s'aiment sans langage. Garder pied dans la mer. Langage  : du latin lingua = organe de la parole et faculté/activité de parler -actium : Le mot langage décrit la faculté humaine d'articuler vocalement un lexique se référant à un ensemble de concepts abstraits. La notion de langage est donc uniquement du domaine de la culture humaine et toute proposition d'un langage animal est un biais anthropomorphique ou relève d’une polysémie excessive . Ceci ne dénigre en rien la faculté de toute espèce à développer une communication extrêmement complexe et utile à sa condition. Ceci n’engendre pas d’échelle de valeur entre les différents systèmes de communications propres à chaque espèce. Le langage est à la fois produit et production du champ culturel humain. Ouf ! Les animaux échappent à la misère. Mais ? Et le langage corporel alors ? Le Verbe n'est rien sans le corps qui le fait verbe !

Et les babouins rient...

*

Le soleil cogne de toute sa force sur la falaise, elle vibre dans la lumière. Midi plein ! Machinalement, je porte la main en aplomb du regard pour adoucir cette clarté acérée qui me gifle au visage. La mouette-craie crisse dans mes oreilles. Bon sang ! Il faut toujours humidifier légèrement la surface du tableau pour qu'elle glisse ! Le solide a besoin du liquide pour assouplir son mouvement, c'est là la raison de la viscosité, merde ! Ça c'est du réel ! 

Mes yeux sont pris en étau entre la verticalité de la roche et l'horizontalité de la mer, entre l'envie de gravir la falaise et le besoin de sombrer dans les profondeurs. Pris au piège, mon regard glisse vers le sol. Les galets roulent dans l'écume et grondent les réponses de la rive à la mer. 

*

Le regard mis à terre, les yeux emplis de soleil, je peine à cerner une forme dansant à mes pieds. Relève-t-elle encore des flots ou déjà de la terre ? Silhouette vague aux prises avec les vagues. Mes paupières se plissent : affûter la vision. Il est paradoxal que l'œil se ferme pour mieux voir. Un petit radeau ordonnancé n'en finit pas de s'échouer. Une surface différenciée ballottée à la jonction tumultueuse de deux plénitudes indistinctes. Entre mer de terre et mer de mer. Sans doute quelque colère d'ivrogne fut la cause de sa perdition. Nous tombons tous continuellement dans une distorsion gravitationnelle, Dieu et les anges tout comme les hommes. Dans cette chute libre permanente, seul l'enchainement causal du hasard fait que nous sommes retenus par la terre ou absorbés par la mer. Pour toi petite barge, rien ne semble encore décidé. Mais pour quelle raison ce crabe de marin aviné t'a-t-il donc passé par-dessus bord ? Il est vrai que quand la colère née de l'ivresse monte, les digues de l'esprit se rompent. La projection du corps au-delà des limites du raisonnable devient nécessité impétueuse. Le bastingage devient barricade à prendre, la mer devient l'amante ! - « Embrasse les flots de tout ton corps matelot ! » - « La liberté est toujours dans le camp du danger ! » - Mais ses derniers lambeaux de conscience le poussent à ne point se perdre et naît, au creux de l'éponge qui lui sert de cerveau, l'impérative nécessité d'extérioriser ce besoin subit d'absolu. Saisir avec rage ce qui est à sa portée et le jeter aux avides vagues sauvages ! - « Vas-y voir si j'y suis ! » - Le bouc émissaire chargé des frustrations du loup de mer est sacrifié, le pauvre jeu d'échec est dans la mer immolé.  Le damier noir et blanc se noie dans un tumulte indifférencié. 

*

Ah ! Mais le voilà qui resurgit ! Surnageant avec la force du désespoir. Les flots l'emportent hors de la vue du poivrot qui, les mains vides, n'a plus qu'elles pour cacher son envie de pleurer. Et finalement, après moult remous et « bois-la-tasse », le voilà à mes pieds, penaud tel un Gulliver détrempé, balloté, échoué sur la côte d'une minérale Liliput. 

Cerné par des nains hideux et informes, il se bat pour la survie de sa raison. Se démène, agacé qu'il est par les galets ! - « Échiquier ! Noble planche silencieuse brandissant l'étendard de l'organisation de ta surface, défie le chaos bruyant de la multitude tapageuse ! » - Mais les galets sont grégaires. Excités qu'ils sont par la mer, ils le malmènent ! L'intru doit être molesté ! - « Rentre chez toi surface différenciée ! Ici règne la plèbe indistincte des cailloux roulés ! » - Le damier exaspéré est seul dans l'adversité. Point de figurines à l'horizon ! La soldatesse de pions a déserté ! Le voilà demi noyé dans l'inutilité de la succession de ses couleurs ! Longue danse lancinante hypnotique, agencement de rigueur surnageant chaos caillouteux de rive. Processus de différenciation…alternance…carrés noirs…carrés blancs…et puis… Et puis cet espace inexistant qui les sépare et qui pourtant est bien là ! Sombre rappel du réel ! Entaille béante dans le voile en jacquard ! Dans la Nature, il n'y a pas de dalles noires !… Il n'y a pas de dalles blanches !… Il n'y a que l’infra-mince qui les sépare étendu à perte de vue ! Le noir et le blanc dansent ensemble, tournant si vite sur eux-mêmes qu'il est impossible de les différencier. Dans la Nature, l’alternance du noir et du blanc de la robe du zèbre n'est qu'une stratégie génétique peaufinée par des années d'évolution afin de brouiller la vue du prédateur. Elle ne se limite qu'à une question d’augmentation de chances de survie. 

*

Cette lente hypnose me plonge, me noie dans un vestige de voyage : J'étais dans cette partie de l'Afrique qui fût berceau de l'humanité et où la nature est encore préservée et luxuriante. Quelle densité du vivant, quelle pluralité de formes ! Et un calme immense … Il n'y a pas de drames dans la Nature. Pas de pleurs, pas de rires. Juste du silence ponctué de cris. Et ces cris sont encore du silence. 

Marchant parmi les hautes herbes d'une lointaine savane, je vis un zèbre. Oh ! j'en avais vu plein d'autres, il y a des milliers de zèbres dans la savane, peut-être même plusieurs millions. Mais celui-là était particulier. Il ne bougeait pas. Pas même une oreille. Il était allongé là, de tout son long, dans l'herbe cuite par le soleil. D'un côté, à quelque distance de lui, il y avait un groupe de vautours en attente. Et de l'autre côté, il y avait le troupeau des autres-zèbres qui, dans une parfaite indifférence, broutaient à leurs affaires. Pas de drame, pas de larmes, pas de pleurs. Le zèbre, lui, était là, étendu entre la vie des siens et la vie des autres. Il n'attendait plus rien. C'est alors qu'un petit vautour, plus impatient que les autres, ou plus intrépide, ou plus affamé, s'approcha de cette masse inerte. Les petits vautours n'ont pas le bec assez puissant pour déchirer la dure couenne du zèbre … Non, ils doivent attendre. Attendre que la putréfaction fasse son œuvre. Mais si la Nature les a faits laids pour nous, elle les fit efficaces pour eux : ils n'ont pas la moindre plume sur la tête et sur le cou! Cette particularité anatomique immonde est un outil essentiel au charognard. D'ailleurs si cette physionomie nous répugne, elle leur permet justement de se glisser dans cet infra-mince qui sépare le blanc … du noir. Les vautours ne perçoivent pas cet espace infime comme une frontière entre deux états totalitaires, mais comme l'entrée vers la réalité sous-jacente des viscères. Le vautour n'éprouve pas de dégoût, de gêne ou de honte à plonger son bec, sa tête, son cou dans les tréfonds anals de l’alternance du blanc et du noir. Il plonge,.. il ressort,.. le bec plein de tripes rouges qu'il avale enthousiaste … goulument. Le cul du zèbre ne pose pas de questions de bienséance culturelle au vautour ! Il mange ! Il ingurgite ! Il digère simplement le zèbre. Il n'y a qu'une seule fin possible dans la Nature. Celle de se faire manger, digérer. La Nature se dévore elle-même continuellement ! Et point de conscience dans la digestion ! Seulement un processus global : vivre, manger, chier, trébucher, se faire manger puis digérer. Et ainsi génération de zèbres après génération de zèbres.

*

Ah ! Cette lumière me déchirant la rétine à chaque fois que ma tête émerge des eaux ! Il me faut pourtant amener au-dessus de la surface ce nez, cette bouche, afin de remplir mes poumons d'air. Ne pas me noyer. Cette hiérarchie des organes dans la verticalité du corps est absurde. Il eût mieux valu avoir cette cavité buccale sur le front et les yeux sous le nez ! De la morve pour aveugler le regard ! Pouvoir respirer sans voir ! Vivre-sans-conscience … Sérénité … Buddha fait éternellement le poirier. 

Conscience : migraine infernale, torture existentielle. Mais à quoi sers-tu donc !? Quel besoin a-t-on de ressentir la douleur de l'Être ? Serait-ce pour échapper à cette digestion continuelle du réel par lui-même ? La culture est-elle une tentative désespérée d'échapper au néant de la digestion? En sommes-nous venus à l'absurdité d'enterrer nos morts pour qu'ils ne soient pas mangés ? Par peur de les voir se faire manger ? Et par projection, par peur de notre propre digestion par l'autre ? Ah ! L'Autre ! celui-là même qui nous regarde, qui veut nous manger, nous digérer ! Nous anéantir dans sa panse ! Nous faire lui ! Suis-je le zèbre d'un autre ? Vais-je finir mangé ? Être absorbé d'un coup comme ça et puis ... plus rien ? Le monde n'est pas réel ! Le monde est une histoire que nous nous racontons à nous mêmes dans l'illusion de ne pas être digéré par cette nature qui nous guette et resurgit à chaque instant pour nous engloutir corps et âme dans les profondeurs de son néant ! Je ne veux pas être digéré ! 

Ne pas sombrer … De l'œuf et de la poule qui surgit du cul du premier ? D'ailleurs, les œufs ont-ils un cul pour chier des poules ? Mais celui qui émerge de l'autre ne contient-il pas aussi en son essence l'autre ? Quel est le principe de la poule ? Extériorisation du « devenir ». Quel est le principe de l'œuf ? Intériorisation du « devenir ». Inspirer … expirer. Respirer. Respiration de la génération des générations ; une fractale qui se déploie dans la temporalité de l'être. De l'air ! 

Tenter de reprendre pied … 

Il y a ce moment d'effroi où, tendant la jambe dans l'espoir que la voûte plantaire touche le fond, l'on ressent le froid baiser inconsistant de la vase. La sensation du rigide, dans sa pleine absence, laisse la place à cette subite succion de l'extrémité du corps par les ombres diaphanes de l'oubli. Un frisson glaçant parcourt l'échine, accélération des battements du cœur en vue de l'agitation soudaine du corps : Fuir ! Mais l'amante morte nous tend les bras hors du tombeau et l'orteil devient oreille attentive aux murmures mélusiens : «Viens !  ViennnNnns à no°oo°°oous... goOoOOoOOoOOoOûte au lait noOOOOOOOOir et visqueuUuuxux de nos seins fr0O0O0O0O0O0Oids.... ». Le cœur ralentit, les mouvements se taisent. 

La vase est la sœur jumelle sombre de la vague. Reflet inversé dans le miroir sans surface des profondeurs de la mer. Là où la vague est fougue, la vase est latence, là où la vague est grondement, la vase est silence. Le plongeur pêcheur de perles le sait. Il redoute plus que tout les lèvres stagnantes de cette amoureuse au fond sans fond. Car si la vague traîtresse peut gorger d'eau la bouche en détresse qui s'ouvre pour appeler l'air, elle reste la manifeste frontière où luttent le ciel et la mer. Même avec la gorge remplie d'eau salée, on garde les yeux rivés sur la promesse du soleil. La fange, elle, n'est qu'un dégradé profond entre liquide et solide. Elle n'est ni l'un ni l'autre, juste une zone grise de non formalité. La vase attire lentement le nageur vers l'indifférencié de sa digestion … Il le sait … Son salut est en eau claire … Il faut suivre les bulles qui mènent à la surface. Car toute pertinence du mouvement est abolie dans la boue. La vase tente continuellement de séduire toute singularité la surnageant. Caresses froides. Il ne sert plus à rien de bouger, ses bras informes referment leur étreinte molle pour plonger le plongeur plombé dans le long sommeil de son absorption. Sombrer sans revoir la surface … bien loin du soleil. La conscience s'abîme dans un état de latence indifférenciée. Adelphité du rêve et de la mort. Sortie de l'espace et du temps. Tout se mêle, tout se brouille, tout s’indiffère … Mais la vase est aussi le cimetière vivant de la mer. Des crevettes translucides, fantômes charognards, grouillent sur les os blancs des dépouilles du dessus, se régalant des carcasses oubliées par la surface de la mer. La vaseuse nécropole est un être. Être se nourrissant des êtres la surplombant. Elle rend grâce à la distorsion gravitationnelle. 

Tout est dissous, digéré dans l'éternité du sédiment.

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*

Sous la vase, le Styx 

*

Je la vois maintenant cette réalité innommable, cette lumière aveuglante et sombre qui mène à l'angoisse et dont le seul refuge est l'ombre de la folie. Le fou, en prise directe avec la réalité immonde, ne peut que s'inventer un langage inintelligible. Il ne parle plus dès lors de crevettes qu'à lui-même. Se détacher du monde, de la culture, des autres … tel la chair des os, pour faire l'expérience incommunicable du Réel … être son monde hors du Monde … pour croire lui échapper … la solitude … pour ne pas être, à son tour, par l'Autre, digéré … 

Mais … 

Coaguler le fuyant. Reprendre pied. Même les sables mous du fin fond des profondeurs, sous l'effet de la dilatance de l'esprit, peuvent être une base permettant la verticalité de l'Être. Appuyer à pleine force la conscience sur ce limon vaseux gorgé d'eau afin de l'expurger de toutes viscosités. Faire de la chute l'alliée. Converger les principes moteurs et directionnels de la pensée. Et lorsque l'ancrage du pied est assez ferme pousser la tête dans son entièreté hors des flots, la vue, la respiration et la parole sont enfin libres ! Tout ce qui dépasse de la surface touche le ciel. Faire face au soleil ! 

*

Depuis que l'homme se pense, l'Art est un lien privilégié entre culture et réalité. L'idéal de beauté qui se dégage de la compréhension du réel, par le truchement de la construction du monde, peut devenir une fin en soi sublimant de la sorte la terreur du néant. L'art transforme le processus de digestion en émerveillement d'intelligence. Nommant les choses, l'être construit la beauté du monde et s'offre un échappatoire fécond dans lequel il peut se projeter au-delà de lui-même. Il peut faire société, mettre sa conscience en commun pour survivre au-delà de sa propre finitude. 

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S'agenouiller. Tendre la main. Saisir quelques galets pour les mettre dans sa poche … pour plus tard … La paume se ferme sur le réel, magie de la préhension. Le pouce, en opposition à ses frères, permet de saisir la Nature. Les doigts se glissent dans la fente qui mène d'une réalité à l'autre, du substrat de non sens à une couche de sens. Et puis d'une couche de sens vers une autre couche de sens. La main, outil d'excellence, élargit la brèche, la pénètre. Arrachés à leur matrice indifférenciée, ces cailloux renaîtront dans une individualité créée par la projection colorée du désir de faire sens. Plongés dans la couleur, baptisés, oints, ils seront les agents et sujets de leur propre définition dans l'abstraction du plan du tableau. Peindre avec le paysage et non peindre le paysage. Faire de l'étendue une particularité. Faire des cailloux arrachés les individus d'une histoire. Leur histoire. Ils seront tribu avec pour totem la toile tendue de leur représentation. 

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On se construit dans le regard de l'Autre. On se définit grâce à l'Autre. Il n'y a pas de rivaux sur le rivage. Juste des compagnons de fortune et d'infortune échoués. Penser le monde ensemble pour le partager, pour le rendre tangible, pour en faire héritage. La plage est le salut des naufragés pour peu qu'ils sachent la partager. 

S'il est vrai que les premiers symboles dessinés de main d'homme furent de simples formes géométriques, n'est-ce pas là le signe que, dès les prémisses du langage, cette Homme s'est toujours construit un monde né de l'abstraction afin de se donner une autre finalité ? Dans le champ de la culture, on ne meurt plus pour disparaître mais pour léguer. Léguer des idées, des pensées, des savoirs sous forme d'outils. 

L'Outil est le moyen, par la diversité de ses formes, d'appréhender ce qui nous échappe, de nommer ce qui n'a pas de nom … d'apprivoiser le vide. Mais il n'est jamais une finalité en soi. Il est le legs que l'on doit faire sien pour en retour le partager. Il est, par sa nature, toujours à réinterpréter. Il faut continuellement ensemble le repenser. Car la matière, dont il permet le travail, est par essence, d'une inexorable et perpétuelle transmutation. Dans le chaudron du Rebis, l'Homme est également Femme et l'importance du sexe des êtres devient aussi futile que celle des anges. La verticalité se fait horizontalité, l'horizontalité verticalité. Qu'importe la dénomination de l'être, seule sa reconnaissance fait sens. 

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Le Monde est un vaisseau qui surplombe l'abîme. Et même si parfois, regardant vers les sombres profondeurs, nous sommes pris de vertiges, l'Autre, à nos côtés est là pour nous retenir. 

Nous construisons le monde pour l'habiter, le co-habiter. C'est notre demeure, notre projection stable sur la toile infinie du mouvant. 

Il est vrai que souvent, tels des enfants terribles, nous le détruisons en partie en gribouillant de rage. Notre turbulence met souvent à mal tout l'édifice, et certains ont même cette volonté farouche de ne le redessiner que pour eux-mêmes, excluant d'emblée l'Autre. Ceux-là ne survivent jamais longtemps, car notre salut n'est que dans un seul corps. Celui de l'Humanité toute entière. L'humain a cette capacité incroyable d'unifier par la pensée les diversités les plus incompatibles. Il peut faire groupe et égrégore. Il peut faire société et culture. Il peut construire patiemment son humanité en embrassant d'un seul coup des milliards de singularités. Ceci n'est pas une simplification, c'est créer le vivre ensemble pour nous survivre à nous mêmes. C'est remettre de l'indifférencié pour lier nos individualités. 

Dans notre monde, les morts ne sont plus digérés. Ils vivent en nous et parmi nous. Ils sont notre Histoire, ils sont nos mythes, ils sont nos images, ils sont nos livres … Les os des morts sont les éléments structurels des vivants. 

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